oct 27 2008

Patrimoine : Nefta fera école

Published by at 14:17 under Architecture,patrimoine,tourisme

Article de Tahar AYACHI publié ce jour dans le Vadrouille du journal La Presse

© Nicolas Fauqué / www.imagesdetunisie.com

Entre Tozeur et Nefta, deux localités du Jérid située à une trentaine de kilomètres l’une de l’autre, il y a comme sourde rivalité, se considérant l’une et l’autre comme la capitale régionale. Il faut dire que chacune a de forts arguments qui plaident en sa faveur dans cette compétition.

Toutes deux plongent de profondes racines dans l’histoire au cours de laquelle elles ont été amenées à jouer, chacune à son tour, un rôle de premier rang à l’échelle régionale et même de tout le pays ; toutes deux ont été  foyers spirituels et culturels de premier plan, toujours à l’échelle régionale et même nationale, avec un avantage certain pour la première pour ce qui est de la production littéraire et scientifique, pour la seconde en ce qui concerne la spiritualité.
Sur le plan touristique, Tozeur peut se prévaloir de l’antériorité, ayant accueilli, aux débuts du siècle dernier, la première unité hôtelière moderne, un « Transatlantique » (eh oui !) de la chaîne PLM. Mais, à notre époque, c’est Nefta dont la réputation a franchi la frontière, en premier grâce à ses richesses naturelles et patrimoniales mais aussi grâce à cet hôtel de légende qu’était le Sahara Palace, qui attirait une clientèle haut de gamme de tous les horizons. Du coup, c’est Tozeur qui a pris le relais et connaît, depuis les années 90, un essor fulgurant qui, il faut bien le dire, a fini par porter son ombrage sur Nefta.
Parmi les succès le plus couramment cités du chef-lieu du Jérid : la réhabilitation du style architectural local par la restauration du quartier d’el Houadef et l’instauration de l’emploi au moins partiel des briques locales sur les façades des locaux nouvellement construits. A l’autre bout du Chott, on ne manque pas de brocarder le « façadisme » mis en œuvre à Tozeur, le jugeant artificiel et même quelque peu « disneylandesque », revendiquant pour « la ville aux mille coupoles » une authenticité indéniable mais qui, hélas !, est en train de partir en miettes. Ou doit-on dire « était » ? Car, depuis quelques années, une expérience sans précédent est menée dans un coin de la médina de Nefta par une unité de recherche et qui est appelée à faire école en matière de restauration et de réhabilitation du patrimoine architectural et urbain.

Baptisée « Projet d’étude, de sauvegarde et de valorisation des villes-oasis – Intervention pilote à Nefta », cette expérience est financée par la région italienne de Reggio Calabre  à hauteur de 2 millions d’euros (soit environ 3,2 millions de dinars) gérés par le ministère du Développement économique et de la Coopération internationale. Elle est menée conjointement par l’Ecole nationale d’architecture urbaine et l’Université méditerranéenne de Reggio.
A vrai dire, des chercheurs des deux parties avaient, depuis quelques décennies déjà, pris l’habitude d’organiser à Nefta des séjours d’études au profit de leurs étudiants en architecture. Au fil des ans et des études, ces dernières ont mis en valeur les grandes richesses architecturales de la ville mais aussi leur dégradation constante et, surtout, disent les chercheurs, « la perte de l’équilibre fragile entre la ville et son environnement et la non-transmission du savoir-faire local en matière d’architecture spécifique ». Ce phénomène s’est considérablement accentué au lendemain des inondations catastrophiques de 1990 qui ont infligé des dommages considérables au bâti traditionnel en grande partie composé de matériaux friables. Et cette épreuve a fait perdre confiance aux gens en la fiabilité des techniques et matériaux traditionnels de construction. Constat alarmant qui, en l’occurrence, prend la forme d’une  interpellation, d’un S.O.S. On a beau s’abriter derrière le détachement du scientifique, on n’en est pas moins concerné par la pérennité de la matière qu’on manipule et sa perte constituerait une sorte d’échec personnel car cela pose la question de la finalité de la recherche, s’agissant d’un domaine éminemment lié à l’identité mais aussi au devenir d’un patrimoine à dimension économique, son exploitation dans le domaine touristique pouvant être d’un apport décisif dans une communauté  aux ressources  matérielles limitées.
Ce constat a servi de base à une réflexion orientée vers une intervention qui constituerait une sorte d’aboutissement à des années d’études théoriques. Et cette intervention pourrait prendre la forme d’une action de restauration et de « recyclage » d’un local menée par des étudiants en architecture et qui servirait à former des spécialistes en matière de restauration du bâti traditionnel dans la région. D’où le projet de Nefta. Ses promoteurs nous disent à ce sujet qu’il présente deux composantes fondamentales : la première est la réalisation d’un centre de formation et de recherche à installer dans une demeure traditionnelle louée pour 20 ans et restaurée pour l’occasion par le projet ; la deuxième est une formation à trois niveaux :une formation post-universitaire constituée par un master professionnel prenant comme objet d’études la médina de Nefta et son environnement oasien, notamment la fameuse « Corbeille », une formation de techniciens supérieurs en technique de gestion des « villes-oasis » et une formation d’artisans dans le savoir-faire traditionnel de la construction et de la production de matériaux dispensées par des maîtres artisans traditionnels.
Cette formation s’est adressée à 16 architectes tunisiens durant une période de deux années universitaires dont une passée à Nefta suivie de 5 mois de stage en Italie et d’un dernier semestre à Nefta pour préparer un mémoire de master que 10 d’entre eux ont obtenu. Les techniciens supérieurs, pour leur part, ont bénéficié pour leur part et par groupes de 20 de trois stages consacrés, le premier au relevé et au diagnostic de la maison traditionnelle servant comme chantier-école de restauration, le second à l’environnement et au paysage des villes -oasis et le troisième à la technologie des matériaux et la création d’entreprises. Troisième catégorie à bénéficier de cette formation : les jeunes artisans. 60 d’entre eux ont été encadrés par des maîtres artisans ; qui leur ont transmis leur savoir-faire au cours de sessions trimestrielles en techniques de construction et de fabrication de matériaux locaux  (briques et boiseries à base de troncs de palmier).

Cette formation, dotée de bourses substantielles, a démarré en 2005 et s’est prolongée jusqu’à cet été.
Outre les compétences formées et dont bon nombre d’entre elles sont déjà mises à profit par des opérateurs du secteur, à Nefta et ailleurs et dont d’autres se sont installés à leur compte, les premières retombées de cette opération concerne l’entière restauration d’une demeure patricienne de 900 m2 — Dar el Ouadi — ainsi que l’utilisation de ce local comme centre de recherches, et la restauration en cours de son annexe. Mais, aussi, nous apprennent les promoteurs tunisiens de cette initiative, Mme Najet Hédhili-Boubaker, directrice de l’Enau et M. Fakher Kharrat, architecte chef du projet, « le chantier a commencé à avoir des effets induits sur l’ancienne médina de Nefta. En effet, on constate un regain d’intérêt des autorités locales, un réveil de l’Association de sauvegarde de la médina  et, surtout, un retour des habitants à cette médina où des chantiers de restauration utilisant les procédés traditionnels  commencent à voir le jour ».
Mais qu’en sera-il, dès le 1er janvier 2009 ? La veille, l’accord tuniso-italien aura pris fin. « La responsabilité des deux universités est devenue grande pour assurer la transition de ce projet pilote vers une forme institutionnelle appropriée d’exploitation du produit de recherche et le potentiel formé dans le développement régional. Il aura encore besoin de l’appui de la coopération italienne au développement en Tunisie ».

Merci à Tahar AYACHI pour son article publié ce jour dans le Vadrouille du journal La Presse

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