fév 29 2008

Sidi Bou Saïd : Sauvegarder l’harmonie

Published by at 10:05 under Architecture,Environnement,tourisme

café sidi chaabane à sidi bou said

© Nicolas Fauqué / www.imagesdetunisie.com

café sidi chaabane à sidi bou said« La question est embarrassante. En effet, comment parler d’une initiative qui procède des meilleures intentions mais qui se traduit par des maladresses préjudiciables; comment évoquer la chose sans égratigner l’amour-propre de celui qui a cru bien faire? …

Sidi Chebaane est un saint dévot qui vécut à l’époque médiévale et qui, comme nombre de ses semblables, s’est retiré sur la colline Al Manara pour y mener une existence pieuse, entièrement consacrée aux prières et à la contemplation. A sa mort, il a été inhumé à l’emplacement même de son ermitage, une grotte aménagée sur le flanc Est de la colline, au surplomb de la mer, face au superbe golfe de Tunis si propice, semble-t-il, au recueillement et à la méditation en ces temps reculés. Au-dessus de sa tombe, on a élevé une coupole, qui, des siècles durant, a été la seule «présence» en cet endroit, par ailleurs occasionnellement visité par des fidèles qui venaient se recueillir sur la tombe du saint personnage, et également discrètement fréquenté par les âmes sensibles à la beauté du décor naturel.
Les choses en sont restées là jusqu’au milieu des années 60 quand, à l’instigation du maire de l’époque, des banquettes en maçonnerie ont été aménagées tout autour du  mausolée pour faire de l’endroit un deuxième «Café des nattes», face à la mer celui-là, loin de la cohue et, surtout, offrant aux visiteurs un exutoire à l’encombrement de la Qahwa el âlia. Rapidement, l’établissement est devenu le point de ralliement des «branchés» et des amoureux qui viennent là savourer, en même temps qu’un thé à la menthe et aux pignons, une atmosphère empreinte de poésie et de sérénité.
Petit à petit, le  mausolée en est venu à se confondre avec le réduit qui sert à la préparation des boissons. Imperceptiblement, l’«esprit saint» se repliait, laissant la place aux célébrations profanes du «bon vivre».
Pendant longtemps, la commune de Sidi Bou Saïd a géré elle-même cet établissement, en ne se préoccupant que fort peu de l’entretien. Or, ce milieu est très fragile. Et cela s’est traduit par une détérioration des installations, ce qui a motivé la fermeture du café pour une bonne période. Dans cet intervalle, il a été décidé d’en confier la gestion à un opérateur privé. Le repreneur a immédiatement entrepris d’effectuer des travaux de remise en état ainsi que de rafraîchir les façades et de décorer l’ensemble.
Ce sont ces deux dernières opérations qui nous interpellent. Toitures, murs, murets et banquettes ont été recouverts d’un enduit qui, certes, les rend d’une blancheur très éclatante — trop, sous le soleil, et en deviennent même quasi aveuglants — mais présente le grave inconvénient d’être étanche, ce qui les empêche de «respirer» au gré des changements climatiques saisonniers et favorise la formation de poches d’humidité nuisibles à la santé du bâti.
Quant au décor, il est criard et de médiocre qualité : l’étalage ostentatoire de pseudo-  klim et margoum, l’intrusion du synthétique dans le revêtement du mobilier sont choquants. Ne parlons pas de ces roues métalliques et de la plus grande d’entre elles, ainsi que la parabole accolées à la coupole. C’est, à proprement parler, sacrilège!
Non. Les impératifs d’harmonie, d’authenticité et de durabilité dictent un retour à l’usage de la chaux ancestrale, le retrait des accessoires incongrus et la réintroduction des matériaux naturels (bois nu, jonc, fer…).
Cela, on doit le faire pour être en harmonie avec l’esprit de l’endroit, avec l’environnement naturel, le style de la localité qui a érigé la simplicité en canon de l’esthétique urbaine. Mais on doit le faire également pour une autre raison au moins tout aussi importante : l’exemplarité de Sidi Bou Saïd. Celui-ci inspire les Tunisiens partout où ils se trouvent, en bien ou en mal. C’est la raison pour laquelle aucun écart ne doit y être admis; en se propageant dans le pays, sa nuisance s’amplifie.
Alors, gare… »

Extrait de l’article de Tahar AYACHI dans l’édition de Vadrouille du 3 mars 2008 de La Presse

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