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jan 11 2010

Le musée de Djerba et la problèmatique des musées en Tunisie

© Nicolas Fauqué / www.imagesdetunisie.com

Une journée portes ouvertes a été organisée, la semaine passée à Houmet Souk, pour promouvoir et donner une meilleure visibilité au nouveau musée du Patrimoine traditionnel de Djerba (lire notre article du 26/12/2009). L’événement, intitulé «Patrimoine en fête», a été initié par l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle, en collaboration avec le ministère du Tourisme et le gouvernorat de Médenine. Il a offert au public, dans une ambiance festive, l’opportunité de visiter gratuitement le musée pendant toute une  journée. Il a également permis d’ouvrir un débat utile et intéressant entre des responsables de l’agence, des cadres du ministère du Tourisme, le secrétaire général de la Fédération des agences de voyage et plusieurs journalistes tunisiens.
En fait, les questions évoquées lors de cette discussion, qui s’est déroulée dans la salle de conférences du musée, sont d’une brûlante actualité. Elles ont posé les problématiques suivantes : «Comment gérer un musée aujourd’hui ?». «Par quels moyens y attirer les visiteurs  ?». «Comment donner plus de flexibilité aux horaires des musées tunisiens ?». «Comment informer et communiquer autour d’un produit culturel ?». «Comment en faire de vrais espaces de culture et d’échange ?». «Quels outils de marketing pour les musées ?».
Mais revenons au cas particulier du musée de Djerba, qui, au fond, rejoint la situation des musées tunisiens en général.
Tout d’abord quelques constats. Au terme de deux années de travaux, le lieu a été inauguré en décembre 2009. Son coût : quatre millions et demi de dinars. Le musée fait partie du projet de valorisation du patrimoine culturel tunisien financé  par un prêt de la Banque mondiale. Dans un écrin sobre et inspiré de l’architecture traditionnelle locale, le bâtiment présente de magnifiques collections d’objets, tous racontant la vie du Djerbien, de sa naissance à sa mort, en passant par ses cérémonies de mariage, de fiançailles, ses rituels, sa vie active, son artisanat, sa cuisine…
D’un autre côté, l’île de Djerba, première destination touristique du pays, reçoit un million et demi de visiteurs par an. Une tranche de sa clientèle vient aussi pour découvrir la culture profonde de cette île étonnante par la diversité de ses communautés et richissime par la multiplicité de ses strates d’héritages. Le musée de Djerba affiche toutefois des chiffres dérisoires quant à l’évolution de sa fréquentation (300 à 400 visiteurs par mois). Paradoxalement, sa situation stratégique à Houmet Souk, à deux pas de la zone commerciale, lui donne un maximum de chances de visites…
Déficit 
de communication
Pour Hamadi Chérif, secrétaire général de la Fédération des agences de voyage, le musée reste handicapé par des horaires trop stricts : fermeture à 16 heures en hiver et 18 heures l’été. Alors qu’un peu plus loin, le musée de Guellala (établissement privé) arbore des horaires largement plus souples. D’où la raison de son succès auprès des agences de voyage, ainsi qu’auprès des guides et des taxistes pour les visiteurs en solo. «Comment motiver également les réceptionnistes des hôtels pour qu’ils deviennent des passeurs d’information par rapport au musée de Houmet Souk ?», s’est interrogé H. Chérif. 
Les lourdeurs administratives et l’absence d’autonomie financière des musées  seraient-elles également à la base du déficit de communication dont ils souffrent, nationaux soient-ils comme ceux du Bardo, de Carthage ou de Sousse; ou régionaux comme les musées de Mahdia et de Djerba ? Aucun ne possède un site propre monté selon les méthodes modernes de l’interactivité. Dans ces conditions, comment travailler sur l’animation du musée en programmant des événements de toutes sortes pour le brancher sur la vie et pour retenir et séduire les visiteurs (expositions temporaires, ateliers pour adultes et enfants, fêtes thématiques, séminaires) ? Comment générer des outils de marketing intelligents tels les produits dérivés, les objets culturels, les beaux livres ?  
Sous d’autres cieux, les temps semblent avoir bien changé. En France par exemple, si l’Etat n’impose pas encore aux musées d’être rentables, il leur demande de gagner plus d’argent par eux-mêmes, les incitant à une gestion qui se rapproche de celle des entreprises. Il les pousse à compter sur leurs recettes propres provenant de la billetterie, du mécénat, de la location d’espaces et de toutes ces concessions de boutiques, de restaurants et de librairies qui reversent au musée une redevance en fonction de leur chiffre d’affaires. Les frontières entre musées publics et musées privés s’estompent partout dans les pays occidentaux.
Le patrimoine comme moteur 
de l’économie.
Mohamed Essayem, commissaire régional au tourisme, propose : «Un ticket unique pour accéder aux trois musées de Djerba — deux privés et un public- ainsi qu’a tous ses sites augmenterait probablement les recettes des uns et des autres et permettrait de découvrir, lors d’une belle promenade, l’ensemble de l’île ce qui rehausserait son image de produit culturel enraciné dans l’histoire». 
Abdelhay Mzoughi, directeur général de l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle, reconnaît que les clients du tourisme culturel organisent autrement leurs voyages, se documentant beaucoup sur leur destination et recourant essentiellement à l’outil Internet pour cela. Il a annoncé que l’agence vient de confier à une boîte de communication spécialisée le projet d’informer les touristes par rapport aux sites tunisiens à visiter à partir des revues de voyage et de loisir mais aussi des avions, des aéroports, jusqu’à la ville et aux hôtels. «Tous les moyens offerts par les nouvelles technologies seront mis en œuvre pour faire connaître nos produits. Nous sommes en train de développer pour Dougga, Kairouan et Djerba des sites web interactifs où les touristes pourraient, dans un avenir prochain, profiter des multiples services en ligne : réservations, horaires des musées, tarifs d’accès aux monuments, articles des boutiques… A ce propos, nous tenons à ce que l’information historique et le message culturel soient exacts. Les textes seront rédigés par des scientifiques tout en restant accessibles pour le grand public». 
Abdelhay Mzoughi a également annoncé la prochaine tenue d’un séminaire organisé en collaboration avec l’Institut français de coopération sur les produits dérivés. 
D’un autre côté, les opérations «Patrimoine en fête» se poursuivront toute l’année 2010 dans plusieurs régions du pays pour informer le public, les médias et les professionnels du tourisme — guides, hôteliers, représentants des agences de voyage — de l’importance de ces lieux d’histoire, de culture et d’émotions que sont les musées. On l’oublie souvent: le patrimoine peut devenir un moteur de l’économie. Sa promotion est l’affaire de tous les intervenants de la ville. Le musée Guggenheim de Bilbao n’a-t-il pas relancé et mis à la mode toute cette région du pays basque auparavant tristement industrielle? Pourquoi donc la semaine passée à Houmet Souk avons-nous remarqué pendant le débat, l’absence de représentants de la municipalité et des trois associations qui s’occupent justement  de sauvegarde du patrimoine de Djerba ?

Article de 
Olfa BELHASSINE publié dans La Presse le dimanche 10 janvier 2010

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